Installation sonore : L’été on en fait des glaçées
Lieu : Pavilion des source, Parc Saint Léger
Date : 2021
Production : Le parc Saint Léger
Son : Jérôme Nika

“Prenant prétexte du passé thermal des lieux, l'artiste Mathilde Ganancia nous convie à une cure fictionnelle et fantasmagorique, aux confins d'un monde indécis, aux temps assurément déréglés.”

Ici, l'arbitraire épouse harmonieusement le hasard et les horloges obéissent aux désirs. Mais sous le feu solaire, les épidermes cuisent sans même qu'on y prenne garde… Il semblerait que le basculement ait eu lieu, les choses et les raisons se sont évaporées, les curistes errent, et se fient au récit de leur agent thermal. Serait-ce là l'image d'un nouvel ordre du monde ?”

Chantal Scotton

Parc Saint Léger
Conti 58320 Pougues-les-Eaux
www.parcsaintleger.fr


Livret texte distribué dans l”espace d’expsosition :

I

Bonjour. Vous êtes médecin et vous êtes de bonne humeur. Manifestement vous avez bien les pieds sur Terre et vous êtes parfaitement conscient de votre fuseau horaire.
Suite à cet imprévu qui s’est déroulé cette nuit, dans votre propre lit, ainsi que partout dans le monde, l’envie vous a pris de me rejoindre ici, quelques secondes.
Ce qui vous attire dans ces bains, c’est la crainte, au fond, que leur efficacité, vous fasse perdre une partie de votre gain. Alors je vous renvoie en coulisse chercher des affaires de glisse, type trottinette, skate ou encore une vieille paire de roller, pour vous rassurer.
Ni une ni deux, vous vous élancez, sans même prendre de bagage, droit dans les nuages. Hop, vous trouez la troposphère puis sortez de la stratosphère. Vous évitez, de justesse, le soleil et ses dégâts irréversibles.
Et puis là, on vous vous prenez une pluie de météores à base de vieux débris et autres menaces ostensibles. Mais ça va. Vous slalomez, et puis bon, vous sortez.
OK.
Et là soudain une nébuleuse vous absorbe, votre corps se condense, et votre coeur, brûlant, se contracte brutalement.
Vous vous laissez prendre par l’immense tourbillon qui vous précipite sans attendre dans un trou, un trou profondément noir, et puis vous vous dites : voilà c’est la révolution ! Hourra !!
« Je suis époustouflé devant tant d’ingéniosité, » vous dites-vous, « et ce noir tellement approprié…» Vous vous demandez si, au fond, vous êtes encore visible à l’oeil nu ? Mais non, et ça se comprend très bien, parce qu’en fait, vous êtes loin.
Alors vous décidez de vous poser dans un coin, tranquille. Car vous aimez la voie lactée. Vous profitez de la vue, immobile.
Puis un bras vous y arrache ; vous tend un peignoir et cache votre peau meurtrie par les étoiles, et plus généralement le ciel. Et on vous propose une cure, une cure extratemporelle « Bienvenue à la station » murmure une voix, très posée, très basse, vraiment très posée, très basse, oui, c’est normal, n’ayez pas peur.
Ici tout le monde a du sucre blanc plein les mains. En tenue éponge, vous vous glissez doucement dans le bain et l’entracte se prolonge.
Soudain le phénomène est là : avant le glaçage on tend, dans les eaux du spa, des heures, qui blanchissent progressivement. Portées à ébullition, elles se gonflent jusqu’au coeur – pellicule de protection – c’est le confisage de l’heure.
Et après une sélection, délicatement on les loge, pour les remettre en fonction, dans nos montres et horloges. Des milliers de curistes les dégustent dans le noir, et en silence ils jouissent, de leurs arômes en retard. Votre nez puissant s’ouvre sur des notes de moka et de curistes confits.
Alors là ça y est, vous vous dites que vous en avez pour l’éternité. Une présence vous émoustille, une chaleur se propage. C’est moi (car forcément on finit par se retrouver, tous les deux, au buffet).
Gorgés de sirop, sous nos peignoirs, on se confit jusqu’à ce que nos peaux s’entre-collent et se rétractent en tout petits cakes qui s’entassent sur des plateaux. La confiserie a bien pris.
Noir. Silence. On se fait suçoter par les bouches inconnus, surtout celles de vieilles anglaises. Autant vous dire qu’après ce bref détour, passez-moi l’expression mais, on était tous un peu paumés. 

II

Appréciez votre nuit et ne vous souciez pas du réveil.
Votre journée débutera à l’ouverture du deuxième oeil. La cloche sonnera alors les 9h.
La bouteille d’eau à votre droite agit pour éveiller la peau et corriger teints brouillés & dyschromies. À gauche, votre tenue de jour.
Dès vous serez prêt, vous marcherez longtemps en ligne droite vers l’étang parsemé de fleurs. Votre pause sur un banc déclenchera l’harmonica et règlera votre montre à 11h.
Vous reprendrez ensuite votre chemin sur la route goudronnée avant de vous enfoncer dans ce parc naturel de toute beauté.
À la première vache, où que vous soyez, il faudra rebrousser chemin. Si l’itinéraire est long, nous vous fournirons en route tout le nécessaire à votre hydratation.
Lorsque la faim se fera sentir mon pipeau, non loin, signalera l’heure du déjeuner.
Puis un sifflet annoncera les 15h, après la digestion. Il sera temps de vaquer à vos occupations.
Dès que vous passerez devant le pavillon, l’heure dans laquelle vous vous trouverez se videra de toutes ses minutes. Vous entendrez une flute.
L’heure de la promenade nocturne se prolongera jusqu’à votre coucher, pour ne pas vous stresser.
Et si vous ne dormez pas, nous vous proposerons une journée d’arrêt supplémentaire.




« Vous vous demandez si, au fond, vous êtes encore visible à l’oeil nu ? »
huile sur blouse , huile sur bâche , impression sur tissu, 250 x 140 cm, 2020


“Du sucre blanc plein les mains”,  acrylique, huile sur tissu, serviettes, élastique, clips d’attache, mousse sur chassis, 130 x 120 cm, 2021


“La confiserie a bien pris”, impression sur velour, toile de jute, et pate à modeler sur chassis, 130 x 170 cm, 2021


“Vous tend un peignoir et cache”
marqueur, résine, acrylique et huile sur toile, 130 x 170 cm, 2021


Captures d’écran de la vidéo :  “L’été on en fait des glaçées” , 4min, HD, son/acteur : Jérôme Nika